Success Story Vol. 1 ou l’histoire d’un vilain petit canard devenu cygne au Barreau de Paris…

« Où sont mes clés ? » Dans son costume italien gris souris, Maître Carré retournait une à une les 5 pièces de son appartement parisien. Ah enfin ! Un coup d’œil dans la glace de l’ascenseur (le costume tombe bien, la classe !); un coup d’œil à sa montre : 8.55. « Tain’ je suis en retard. » En comptant quarante bonnes minutes à cette heure-ci pour se rendre au Palais, il allait encore avoir droit à l’humour du 1er Président de la Cour d’Appel: « Maître Carré, ça fait 20 minutes que nous tournions en rond… » ou alors « Maître Carré, et sa précision géométrique. » Très drôle. Au volant de sa Mercedes Classe C, il pressa le bouton de l’autoradio: « Bienvenue sur France Info, nous sommes le mardi 14 Janvier 2019 il est 9.00″. Il fronça les sourcils, « le 14 janvier? » Le 14 Janvier, répéta t-il avec un sourire, comment avait-il pu oublier…

« Ne sera pas repris en cas d’échec au baccalauréat », les mots de son bulletin de terminale lui revinrent en même temps que ceux de la Conseillère d’Orientation : « Jeune homme, le droit est une matière qui exige beaucoup de rigueur, il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus et il s’agit d’études extrêmement longues, je crains que vous n’ayez pas le profil. » Il aurait aimé croiser cette vieille bique de Madame Laiguille pour lui dire qu’aujourd’hui, le 14 janvier 2019, il fêtait ses dix ans de Barreau. Le parcours n’avait toutefois pas été de tout repos…

« La première année de faculté, tu verras c’est la meilleure !» lui avait dit son père, professeur d’Histoire au collège de Poitiers.

Thomas Carré avait été séduit, lui, par la liberté: les discussions au BDE avec les étudiants, les amphis de droit constitutionnel au cours desquels il avait découvert son talent pour les mots croisés, la bibliothèque de la fac, particulièrement propice aux fous rires, sa chambre à la résidence U, son premier boulot au Mac Donald’s de Ménilmontant, les étudiantes et leur esprit ouvert. C’est vrai que la première année, c’était la meilleure. Il avait donc saisi l’occasion qui lui était donnée… de la recommencer.

Au cours de sa 2e première année de droit, Thomas Carré, avait pris de bonnes résolutions, comme tous les ans : « C’t’année je vais à tous les amphis ». Et dès les premières journées de cours, il s’était assis devant, là où on ne peut pas faire de mots croisés puisque le prof vous voit. Bon, c’est vrai qu’il luttait parfois contre le sommeil. Mais, curieusement il commençait à aimer ce qu’il étudiait…

La première année vue du fond de l’amphi c’était soporifique mais vu de plus près, il y avait quand même des problématiques intéressantes : la représentation nationale et la concession de la souveraineté du peuple au profit des gouvernants, la Constitution de la Ve république, costume sur mesure pour le général de Gaulle, le PACS ersatz du mariage, le suum cuique tribuere, la méritocratie de la Rome Antique… Ses résultats des premiers partiels en Janvier (il avait obtenu un 10,02) lui permirent de valider son premier semestre. Il avait même eu des notes correctes au second semestre mais pas dans toutes les matières et la fac lui avait offert un passeport, conditionnel seulement, pour la deuxième année.

« La deuxième année de droit, tu verras c’est la plus dure » lui avait dit son oncle, Inspecteur du Travail.

C’est en deuxième année que Thomas Carré comprit ce que la mère Laiguille entendait par « une matière qui exige beaucoup de rigueur ». Il appris à ces dépens la rigueur du vocabulaire juridique et qu’utiliser le mot résiliation à la place de résolution (qui, elle, a un effet rétroactif) a des conséquences déterminantes sur les effets du contrat (et sur la note du galop d’essai aussi d’ailleurs…) que le contrat stipule mais que la loi, elle, ne stipule jamais mais énonce ou précise. La série de 5 et de 6 qu’il obtint aux premiers commentaires d’arrêt qu’il avait rendus à son chargé de TD en droit civil lui apprit le sens du mot paraphrase et que retranscrire la portée d’un arrêt nécessitait d’avoir, au minimum, lu le cours et de connaître le contexte juridique qui a présidé au prononcé de la décision. La masse de travail le surprit et il remerciait souvent le Ciel que la bibliothèque –qui curieusement ne le faisait plus rire du tout– ne ferme ses portes qu’à 20 heures et soit ouverte le samedi matin. Le travail portait parfois ses fruits mais pas toujours. Il lui arrivait d’avoir quelques déceptions. Il n’échappa pas aux rattrapages cette année là, mais il obtint, en suant sang et eau (et parfois même un peu de café), le précieux sésame pour la licence.

« La licence, comparé à la deuxième année, tu verras c’est la balade » lui avait dit un camarade de maîtrise.

C’est à son arrivée en licence que Thomas Carré commença vraiment à y croire. « Je suis en licence de droit, c’est quand même un vrai diplôme ça ! » Depuis le début, il était à la fac mais sans y croire. Être avocat ! Ca faisait plaisir à sa famille de l’entendre dire « je veux être avocat », lui qui était le premier des Carré a avoir le bac général, mais de là à y croire lui même… Maintenant qu’il était en licence tout avait changé. Il était « en droit » et pas le plus mauvais des étudiants. Il était même parfois le seul à avoir la réponse en TD de droit des sociétés. Et puis avec la méthode acquise en deuxième année, la licence c’était effectivement la balade… Il fut tout fier d’appeler sa mère en province pour lui dire qu’il avait obtenu sa licence « avec une mention m’man, avec une mention ! ».

« La maîtrise, vous verrez,  c’est l’année la plus intéressante » lui avait dit son chargé de TD de sociétés qui parlait encore en ancien français (on dit Master 1 maintenant, faut être aware mec!).

Au premier jour de cours de Master 1 en droit, parcours droit des affaires (la classe !), Thomas Carré fut très surpris de voir que quasiment toutes les jolies filles avaient disparu (faut croire qu’elles étaient toutes restées en première année) et que les cours n’étaient plus dispensés dans un amphithéâtre mais dans une des grandes salles de la faculté. Plus de 2.000 étudiants en première année divisés en deux amphis. Aujourd’hui en Master 1, une grande salle suffisait pour les contenir tous. C’était donc vrai qu’il y avait beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Il fut néanmoins très vite confronté à la pression du Master 1 : celle d’être admis dans un Master 2, la sélection s’opérant désormais sur dossier. Il s’agissait donc d’obtenir une mention et il y travailla d’arrache pied. C’est en Master 1 qu’il fit ce qu’il a appelé ensuite son « coming out ». Sorte de révélation, une certaine facilité à jongler avec les concepts, à faire des parallèles avec les autres branches du droit ce qui lui valait les compliments de ces chargés de TD qui appréciaient qu’il fasse preuve d’esprit de synthèse, en « décloisonnant » le Droit. La mention tant convoitée obtenue, Thomas Carré était rongé par la question qui taraude tous les étudiants titulaires d’un Master 1: Master Professionnel ou Master Recherches ?.

« Rédiger un mémoire, vous verrez, c’est l’aboutissement d’un bon cursus universitaire » lui avait dit l’éminent Professeur Sachant.

Et il avait suivi son conseil. Le Master 2 Recherche était extrêmement théorique. L’occasion de décortiquer des thèmes juridiques entre « têtes d’ampoules ». L’étape préalable à la thèse comme s’y préparait la plupart de ses co-étudiants. Il se surprit à ressembler à ceux qu’il surnommait les mecs chelous quand il était en première année : veste de costume avec un jean et petite mallette (la classe !), à discuter des arrêts d’Assemblée Plénière dans les couloirs de la fac même quand le cours est fini et même parfois à rire aux blagues que seuls les juristes et encore, comprennent « Ben tu peux pas : Nemo auditur propriam suam turpidunem allegans, ha ha je t’ai cassé ! » ou encore « ah non je regrette mais il y a exception d’inexécution, ha ha ». Et puis le programme, assez light finalement, lui permettait de commencer à préparer le CRFPA.

« Le CRFPA c’est le pire examen que j’ai passé de ma vie » lui avait dit Maître ONOMME en haussant ses petits sourcils circonflexes et broussailleux « bon courage ».

Alors Thomas Carré s’astreint à un programme rigoureux. Début des révisions dès le mois de Décembre. Reprise de l’ensemble du programme de droit des obligations d’abord (4 mois au bas mot), puis retour sur la procédure pénale de licence, choix stratégique qui lui épargnait une partie du programme de Libertés Fondamentales (dans l’hypothèse éventuelle d’aller au Grand O.), et bachotage du programme de droit patrimonial, choix tout aussi stratégique car c’était à sa connaissance, le programme le plus court de toutes les matières de l’IEJ. Au mois de Juin, inscription en prépa; financement obtenu grâce à :

1. sa collaboration avec Ronald Mac Donald’s et la bourse : 300 euros économisés;

2. son stage chez Maître ONOMME : 150 euros pour les deux mois (il lui avait dit en souriant  « Merci Maître » mais c’était avant d’ouvrir l’enveloppe…);

3. Sept heures de cours à domicile dispensés chez un vrai boulet de première année (qui est d’ailleurs avocat lui même maintenant…): 250 euros;

4. Deux heures à implorer ses parents pour l’obtention d’un prêt sur 8 ans : 500 euros;

5. Vente de son Opel Corsa 1989 essence, 192.000 kms, blanche, porte conducteur rouge, autocollants « empreintes de pattes de chat » sur le capot, léger choc avant, vitre arrière gauche inopérante, (mais valeur sentimentale), en l’état, à des gens du voyage : 600 euros.

Au terme de 4 mois d’examen, d’un grand Oral éprouvant avec un Jury de vampires, Thomas Carré eut le bonheur de voir son nom sur la liste des reçus. Pas d’explosion de joie ce jour là mais de la pudeur, par égard pour ceux qui, le visage dans les mains, apprirent leur ajournement. Son Pass navigo en poche, en route vers le métro, il se demandait maintenant à quelle sauce il allait être mangé à l’Ecole de Formation du Barreau.  

 

Une réponse à “Success Story Vol. 1 ou l’histoire d’un vilain petit canard devenu cygne au Barreau de Paris…”

  1. Antoine dit :

    Récit exceptionnellement drôle et intéressant car j’ai exactement le même parcours du début à la fin à une exception près, ma voiture était une Golf 3 ;) Ah j’oubliais une autre exception de taille, je suis en train de lire le récit, il est 1h48 du matin, on est le 3 septembre, je révise le processus de formation du contrat et je commence mes écrits de l’examen d’entrée au CRFPA le 15…
    J’espère pouvoir vous annoncer « sucess story : vol.3 – La descendance! » ;)

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